août 17, 2021 | News

L’étude, menée par Rüdiger Fahlenbrach et Eric Jondeau, décrit les différentes voies qu’un grand gestionnaire d’actifs tel que la BNS pourrait emprunter concernant les questions d’émissions de carbone, et quantifie l’impact d’une approche d’investissement plus consciente du carbone.

L’intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, et plus particulièrement des émissions de carbone, dans les décisions d’investissement a été un sujet de discussion majeur parmi les professionnels de la finance, les universitaires et les décideurs politiques. Les investisseurs tels que les banques nationales, qui comptent parmi les plus grandes institutions financières du monde, pourraient avoir un rôle important à jouer en faisant pression sur les entreprises et en les poussant vers des pratiques plus durables.

Les professeurs de finance Rüdiger Fahlenbrach (EPFL) et Eric Jondeau (UNIL-HEC), tous deux membres du Swiss Finance institute (SFI) et du Centre Enterprise for Society (E4S), ont étudié ce sujet et analysé les investissements de la BNS, avec le soutien financier du Centre E4S. Dans une étude publiée aujourd’hui, ils montrent que la Banque Nationale Suisse pourrait agir pour limiter les émissions de carbone par une meilleure allocation de ses investissements.

La Banque Nationale Suisse est en effet un acteur financier majeur, gérant des réserves de 910 milliards de francs suisses en décembre 2020, dont 23% sont consacrés à des investissements en actions, dont les grandes compagnies pétrolières, sources de gaz à effet de serre comme l’a récemment souligné le rapport du GIEC sur le changement climatique. “La BNS possède un énorme portefeuille d’actifs et nous avons pensé qu’il serait intéressant de voir comment elle les gère, notamment en termes d’empreinte carbone. Sa gestion passive est controversée et fait l’objet de critiques répétées de la part des militants du climat. Ces derniers avancent leurs arguments, nous avons voulu avoir un regard neutre avec une approche académique” ont déclaré les deux professeurs dans une interview au Temps.

L’analyse, qui se concentre sur le portefeuille d’actions américaines de la BNS – les données sont disponibles car la BNS doit divulguer ses participations dans toutes les entreprises américaines cotées en bourse – montre qu’un petit nombre d’entreprises du portefeuille ont un impact environnemental particulièrement important. En 2019, selon le rapport, 89 entreprises sur 2500 sont responsables de 59% des émissions de carbone du portefeuille, alors qu’elles ne correspondent qu’à 5% de la valeur marchande du portefeuille d’actions américaines de la BNS.

Les deux professeurs ont analysé deux stratégies d’exclusion afin que la BNS puisse répondre aux préoccupations environnementales, sans pour autant nuire à certains secteurs économiques. Dans la première, l’exclusion sectorielle, la BNS exclurait la même proportion d’entreprises à forte intensité de carbone dans chaque secteur, et réinvestirait le produit de l’exclusion dans les meilleures entreprises de ce secteur. Toutefois, cette stratégie aurait peu d’impact sur les émissions totales, car la plupart des entreprises polluantes sont concentrées dans quelques secteurs (services publics, énergie et matériaux).

Dans la deuxième stratégie, l’exclusion globale avec réinvestissement sectoriel, la BNS exclurait globalement les entreprises à forte intensité de carbone et réinvestirait dans les entreprises ayant la plus faible intensité de carbone dans le même secteur. “En suivant cette stratégie et en excluant les 89 entreprises les plus polluantes et en réinvestissant le produit dans les entreprises les moins polluantes des mêmes secteurs, on obtient une réduction de 53 % des émissions de carbone totales financées en 2019”, indiquent-ils.

Si les deux stratégies d’exclusion seraient très efficaces pour verdir le portefeuille de la BNS et n’auraient pas d’impact significatif sur sa performance globale, l’impact sur les émissions de carbone mondiales serait limité, car les entreprises mentionnées continueraient à polluer.

Selon Jondeau et Fahlenbrach, une approche encore plus efficace consisterait à faire pression sur les entreprises plutôt que de les exclure de son portefeuille. “L’action collective des investisseurs peut influencer les politiques des entreprises. Mais les investisseurs peuvent aussi être plus actifs et exiger que les entreprises polluantes assainissent leurs systèmes de production” déclarent-ils dans Le Temps. De telles stratégies actives pourraient toutefois nécessiter un nouveau mandat pour la BNS. Même si la BNS a décidé en 2020 d'”exclure les actions et obligations d’entreprises principalement actives dans l’extraction du charbon, car il existe un large consensus en Suisse en faveur de l’élimination progressive du charbon”, les objectifs climatiques ne sont toujours pas clairement énoncés dans son mandat.

Avec davantage de pression de la part des groupes environnementaux – quelque 1 500 militants du climat se sont rassemblés devant le siège de la Banque nationale suisse à Berne le 6 août – et suite à la sonnette d’alarme tirée par les scientifiques dans le dernier rapport du GIEC, un changement pourrait-il se profiler à l’horizon ?

Lire l’interview dans Le Temps

Lire le résumé du rapport